vendredi 16 février 2018

L'amour et le sexe sont-ils vraiment déconnectables ?


On m’a fait il y a peu la remarque suivante : « au 21e siècle, il serait grand temps de faire la différence entre sexe et amour. Les deux ne vont pas forcément ensemble. »

C’est vrai. Manifestement, les deux sujets sont déconnectables à loisir : moyennant finances, un sourire ravageur ou un bon baratin, on peut facilement avoir du sexe. Si le compte en banque est vide et le sourire peu engageant, le câble ou le Net permettront d’élargir le champ des possibles. Les bars et les boîtes offrent quant à eux diverses possibilités de rencontre, éphémères comme aventureuses. De nos jours, les tendances s’affirment et se revendiquent : plus personne ne montrera du doigt un homme qui aime les femmes… ni une femme qui aime les hommes, bien que dans l’imaginaire collectif, les deux situations ne soient pas tout à fait comparables. Plus récent, le phénomène des sex friends est également révélateur des nouvelles pratiques de notre société puisqu’il s’agit de retrouver l’un(e) de ses ami(e)s et de passer la soirée à échanger bons mots et fluides corporels !

Paradoxalement, le nombre de séparations n’a jamais été aussi élevé, et les parents célibataires sont presque devenus la norme. Quant aux célibataires « tout court », il semble qu’ils soient nombreux eux aussi, mais ils sont difficiles à localiser car toujours plus ou moins en relation avec quelqu’un.

La triste réalité est qu’à l’instar d’un certain libéralisme économique en usage outre-Atlantique, notre société se trouve progressivement gagnée par la mode de la « consommation affective ». On se rencontre, on se connaît, on se consomme, mais ensuite invariablement on se quitte, car le désir ne saurait remplacer l’amour véritable, celui qui crée le manque de l’autre, qui nous tient éveillé la nuit, qui donne naissance à autant de chaleur que de frissons et fait battre le cœur avec une intensité inégalée. Bref, cet amour naïf que l’on ne maîtrise pas toujours, qui se développe au moment où l’on s’y attend le moins - si possible de manière saugrenue -, qui nous pousse à nous couvrir de ridicule mais qui porte en lui, au fond, un délicieux goût d’absolu.

Aussi, je vous le demande : cette "banalisation" des relations sexuelles entre adultes consentants peut-elle vraiment nous aider à augmenter nos chances de rencontrer plus facilement cette personne si chère à nos yeux ? Cette personne auprès de laquelle la vie est si douce que pour rien au monde nous ne voudrions la quitter ? J'en doute fort : il semblerait bien qu’à l’heure du sexe facile, l’amour véritable n’ait jamais été plus difficile à trouver. Et dans ce cadre, je ne suis pas certaine que multiplier les conquêtes et aventures dans l’espoir de s’approcher d’un idéal plus ou moins bien délimité soit une solution vraiment constructive.

Car si effectivement le sexe peut s’acheter, le véritable amour, lui, ne s’achète pas. Il se donne résolument, tout entier, de manière désintéressée et en pleine lumière. Bien sûr, un tel amour est parfois pollué par un chouia de jalousie, un soupçon d’insécurité, une pointe de déception - personne n’est parfait. Mais il survit généralement aux épreuves de la vie, en raison même de la profondeur et de la sincérité qu’il porte en lui.

Est-il judicieux dans ce cas de déconnecter ainsi l’amour et le sexe ? Pour ma part, il s'agit d'une aberration car l’un ne va pas sans l’autre. L’amour constitue un pré-requis, un prétexte, pour aller plus loin et non l’inverse. Je ne peux accueillir un homme dans mes bras si je ne l’aime pas au préalable, car l’acte d’amour est par définition la concrétisation charnelle d’un attachement spirituel et intellectuel. La même règle s’applique à tous les contacts physiques, qu’ils soient fugaces ou plus appuyés. A contrario, que l’être aimé rentre dans la pièce et mon sang ne fait qu’un tour ; qu’il me regarde avec tendresse et mon cœur frémit de joie ; que sa main frôle la mienne et un délicieux frisson m’envahit. Ce n’est pas plus compliqué que cela : à mes yeux, l’excitation née du désir effréné de satisfaction personnelle ne pourra jamais rivaliser avec les sensations décuplées que l’on éprouve au contact de l’être aimé.



mardi 13 février 2018

Dans une vie antérieure, j'étais une Arabe...

Chers lecteurs, après plus de six mois passés à me concentrer sur la dernière ligne droite de mon roman (à savoir les nombreuses finitions ainsi que la relecture d'ensemble), me voici de retour sur ce blog ! Achever ce premier roman aura nécessité beaucoup de temps et d'efforts - dans un contexte professionnel plutôt chargé - mais néanmoins j'y suis arrivée et aujourd'hui, je suis sur le point de soumettre le manuscrit à un éditeur. Bien évidemment, vous serez prévenus dès lors que le roman sera publié, en deux tomes selon toute vraisemblance (l'intrigue est très fouillée...). J'ose espérer que mes prochains livres mettront moins de temps à voir le jour, dans la mesure où je dispose déjà de méthodes et de techniques.

Je vous avais promis des tonnes d'articles, et je vais m'y atteler ces prochains jours car je sens que vous êtes restés sur votre faim. En attendant, pour me faire pardonner mon long silence, je vous offre un petit texte sans prétention que j'ai écrit l'an dernier, quelques mois avant de repartir dans la Péninsule Arabique.

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Dans une vie antérieure, j’étais probablement une Arabe, plus précisément originaire des montagnes du Golfe Persique. Comment est-ce que je le sais ? Tout simplement parce que depuis l’enfance j’éprouve une fascination indescriptible pour ces terres écrasées par la chaleur, brûlées par le soleil, pour ce sol aride et ce cil bleu sans nuages, pour ces femmes drapées de noir qui grimpent le long des petits sentiers serpentant dans les montagnes, pour ces hommes prosternés au beau milieu du désert, face contre terre et yeux clos, pour cette chaleur étouffante et ce vent chargé de sable qui s’engouffre dans les ruelles sinueuses des villages traditionnels, ainsi que dans les moindres recoins des habitations aux fenêtres ornées de moucharabiehs. Mais ce n’est pas tout. Certes, depuis l’enfance, je collectionne les images de cet Orient que je convoite, le Yémen, Oman, les Emirats Arabes Unis… Mais depuis quelques années maintenant, je le parcours inlassablement dès que j’ai un peu de temps et de l’argent, et bien souvent je ressens non seulement des émotions intenses et profondes, mais aussi le sentiment d’être enfin de retour « chez moi » après une longue absence. Cette sensation est difficile à expliquer - et encore plus à justifier - quand on parle d’un lieu censé nous être étranger, mais je pense qu’il peut arriver à n’importe quel humain de la ressentir, ne serait-ce que lorsque le jour où il rentre avec joie et sérénité dans sa véritable maison, physique, matérielle, concrète, siège de sa vie passée et à venir, et berceau de sa vie de famille. Pour ma part, il s’agit plutôt d’un port d’attache spirituel, métaphorique, abstrait, mais la sensation est la même : puissante, enracinée, emprunte de plénitude et d’une joie profonde. C’est pourquoi je puis l’affirmer sans ambages : dans une vie antérieure, j’étais une arabe. (Camille Saint-Martin, été 2017)

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lundi 12 juin 2017

Une expérience de Ramadan - Troisième Partie

La deuxième semaine de jeûne fut à la fois plus complexe et plus simple : j’avais pris le rythme et même si je luttais contre des aigreurs d’estomac qui me tenaient éveillée la nuit (j’ai compris depuis que cela fait partie des effets secondaires potentiels du jeûne), je ne souffrais que modérément de la faim et de la fatigue, y compris dans les jours qui suivirent mon don de sang. Je me consacrais à ce moment-là aux sourates Pré-Hégiriennes, c’est-à-dire aux sourates révélées entre 610 ou 612 et l’Hégire (en 622), qui traitent majoritairement du monothéisme, du Jugement dernier et de la résurrection, et introduisent les piliers de la foi.

Avant toute chose, j’aimerais clarifier la terminologie employée dans le Livre1 : le mot « mécréant » n’y figure pas et est remplacé par « négateur », plus proche de l’original arabe « kâfir », littéralement « celui qui nie ». Dans le texte, les mécréants à qui l’Enfer est annoncé ne sont donc pas ceux qui de près ou de loin vivent à l’Occidentale ou ne pratiquent pas la religion de la même manière que les intégristes (qui se plaisent pourtant à mettre ce mot à toutes les sauces), mais tout simplement les gens qui nient l’existence du Dieu Unique et combattent directement ou indirectement l’Islam (cela peut passer tant par des affrontements physiques que par des incitations à abandonner leur foi). Pour rappel, les attaques envers l’Islam étaient nombreuses à l’époque dans le cadre d’une Arabie polythéiste ; le message de Mohammed avait dès le début suscité de nombreuses oppositions, critiques et révoltes, et certains clans s’étaient même concertés dans l’intention d’assassiner le Prophète !

A peu près dix jours après avoir commencé mon jeûne (soit huit jours après le début de Ramadan), j’avais achevé la lecture de toutes les sourates rédigées avant l’Hégire, et j’avais également remarqué que beaucoup de ces sourates contenaient des arguments récurrents :
  • Dieu a créé tout ce qui nous entoure : le Ciel, la Terre, les arbres, les nuages etc. C’est Lui qui fait tomber la pluie, qui fait germer les plantes et sortir de terre les tiges, c’est Lui qui assure l’alternance du soleil et de la lune, le rythme des marées etc. Généralement, ces arguments étaient suivis d’une conclusion du type « ce sont pourtant des signes évidents pour ceux qui croient. »
  • Il ne sert à rien de demander à Mohammed d’opérer un miracle pour prouver sa légitimité en tant que Prophète car les miracles viennent seulement de Dieu ; or Celui-ci n’a pas jugé nécessaire d’y recourir pour convaincre les Hommes de croire en Lui.
  • Au jour du Jugement, Dieu punira sévèrement les négateurs et récompensera les croyants. Les premiers iront en Enfer où ils seront jetés dans un brasier ardent et se nourriront de pus et d’eau brûlante. Les seconds iront au Paradis où coulent de frais ruisseaux, où l’on se nourrit de fruits et de douceurs, où l’on est vêtu de soie et assis sur des coussins confortables, et où nos épouses sont belles et éternellement jeunes. Dieu seul connaît l’heure du Jugement et nul ne peut l’avancer ou la reculer d’une seule seconde.
  • Avant Mohammed, de nombreux autres prophètes ont été investis de la même mission de transmettre le message divin et d’avertir les négateurs de ce qui les attend : Abraham, Noé, Moïse, Loth, Hûd etc. Pourtant les hommes se sont à chaque fois détournés d’eux et les ont trahis, trahissant par là-même leur Créateur. Alors la vengeance divine s’est abattue sur eux et ils ont été punis à la mesure de leurs péchés. En règle générale la ville ou le royaume en question ont été totalement détruits (dans le cas de Noé, il s’agissait même de la Terre entière).
J’ai trouvé la lecture des sourates mecquoises enrichissante quoique un peu répétitive. Je reconnais avoir été gagnée par moments par une certaine impatience en retrouvant page après page les mêmes arguments visant à convaincre les polythéistes de croire à la Révélation2. C'est peut-être simpliste, mais ceux qui ont été insensibles à ces arguments la première fois ne le seront-ils pas tout autant la deuxième ou la troisième fois ? S’ils ne se laissent pas convaincre par tel ou tel argument, c’est visiblement que pour eux les « signes évidents » ne le sont pas ! Mais si l’on tient compte du contexte historique de la Révélation, on voit bien que le ralliement à Mohammed n’a pas été immédiat et que chaque sourate n’était pas forcément destinée aux mêmes personnes ; car entre temps, la situation sociale, géographique ou historique avait changé et le besoin de rappeler les bases se faisait sentir. Aussi les phrases précédentes ne sont-elles pas à prendre comme une critique mais comme la remarque d’une néophyte qui avalait sans doute les pages un peu vite.

Bien que le Coran soit venu confirmer les écritures datant d’avant la Révélation, la représentation de Dieu dans les sourates mecquoises m’a semblé à la fois proche et éloignée de l’idée que les gens du Livre se font de lui : on y trouvait à la fois le Dieu d’amour et de miséricorde des Évangiles et le Dieu sévère et guerrier du l’Ancien Testament. Le ton employé en ce qui concerne les négateurs était particulièrement véhément, à l’image je suppose des attaques portées par ceux-ci contre le Prophète et contre les premiers croyants. Les menaces de châtiment dans l’Au-delà étaient elles aussi on ne peut plus claires, et je peux imaginer ce qu’ont ressenti les habitants de La Mecque lorsque la Révélation leur est parvenue pour la première fois.

Pour ma part, si un certain nombre d’arguments faisant écho à ce en quoi je croyais déjà, l’approche dualiste récompense/punition avait de quoi m'interpeller ; un peu comme si, pour gagner le Paradis, il suffisait de soutenir mordicus deux ou trois croyances et d’adopter deux ou trois pratiques rituelles. Et le cheminement vers la foi dans tout cela ? Car si la foi « apparente » n’est que l’affaire de postures et d’actes publics et peut se décider sous un coup de tête, la foi « intérieure », qui s’enracine dans le cœur du croyant et l’accompagne dans les pires épreuves, ne se décrète pas ! D’ailleurs, il y est fait allusion dans le Coran lui-même : la lecture et la méditation du texte sont recommandées (de préférence la nuit où les conditions sont plus propices à la spiritualité) tandis que l’hypocrisie est vivement condamnée, et pas uniquement dans les sourates mecquoises ! Compte tenu du fait que le texte coranique a été révélé sur une période d’environ vingt ans (entre 610-612 et 632), il y a fort à parier que l’hypocrisie n’a jamais cessé d’être d’actualité (et qu’en dire de nos jours ?).

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1Traduction française de Mohammed Chiadmi.
2Mon sentiment était lié également au fait que les sourates étaient de longueur faible ou moyenne et que par conséquent j’en lisais plusieurs chaque jour. Aussi retrouvais-je à quelques pages d’intervalle des arguments qui avaient en réalité été présentés devant les négateurs sur des périodes de temps allant de quelques mois à plusieurs années.

vendredi 2 juin 2017

Ramadan experience - Part II

The first days of fasting period were a bit harsh: I didn’t really know what to expect and I was lacking preparation. To be fair, I didn’t plan actually to start fasting on Thursday 24 (day of the Ascension), but…I was having a walk in a park and I suddenly decided it would be my first day of fasting. Of course, I didn’t have a proper breakfast considering I’d eat more at lunch, and of course it was hot. However, in spite of starving all day long, I found kind of nice to spend the afternoon reading about religion; and I found amusing to pray at fixed times. Unfortunately, I did a huge mistake in the evening: I ate too much and slept poorly; I don’t even know if I managed to get one hour of sleep that night, as I had to get up early for breakfast.

The second day of fasting was by far the worst of all: because of tiredness, I spent the whole day fighting against a migraine which I could only get rid off by taking some medicine in the evening. For breakfast I had eaten quite a lot, in order to set a good example for next days and force my body not to ask for too much food at dinner. As a consequence, I felt dizzy when I left for my morning walk; the great air did me good though and when I came back I felt much better. I carried on reading, but not so avidly as the day before because I had an appointment outside (again it was so hot…). When I went back home I happily discovered in my mail box the translation of the Qur’an I was waiting for. Too tired to open it right now, I promised myself I would start reading it the next day, from 7 am sharp. On the second day of fasting, I missed zuhur (I was at my appointment), and completely forgot asr and maghrib; so I decided to set alarms on my phone not to forget them on the next days.

On the third day, things started to get better: I hadn’t made a full night but I felt refreshed, though tired; the migraine had gone for good and thanks to clouds in the morning, the air was chilly. I started devouring the Qur’an, reading first the numerous (and excellent) historical and theological explanations contained in the present edition, then reading the sûra in chronological order. I raise your attention on the fact I didn’t start reading the sûra in their order of appearance in the Book; at that time it appeared as a logical way to proceed in order to spot the evolution of the Revelation with time and as a smart approach as I truly think that in order to better understand scriptures, you have to put things back into their context first. In addition, by reading the sûra in chronological order, I avoided going back and forth in time and getting confused with the events. Usually, the sûra revealed in Mecca (before Hegira) are short, and so are their verses; they’re logically to be found at the end of the Book (the sûra are sorted by decreasing lengths, except from the first one, Al-fatiha, the Opening). I really liked this reading and on the fourth day, I spent several hours doing that. On the contrary I disliked having to pray at fixed hours: the alarm rang for zuhur whereas I was reading the Qur’an; for asr, I didn’t manage to join the prayer with my heart (I simply didn’t feel the need to pray at that time); for maghrib, I was setting the table and got surprised but this time, prayer went more easily.

So I would say that the first four days left me with mixed feelings. Giving up food was not really a problem, as I sometimes skip lunch when I’m on meeting or when I’m in a writing process. I still got some concerns about how well I would respond to tiredness, but after a few rocky nights I wasn’t dead, I was even feeling quite good. However I really disliked the praying at fixed times, which reminded me my retreat in Buddhist monastery when I felt kind of suffocating in front of all the rituals, before I finally found my feet. An inside voice was telling me to persevere, but I felt spiritually frustrated, and every night I wondered why I decided to engage into fasting this year inasmuch as there was no real difference with the hours I usually spend every day reading or writing on religious matters. A part of me wanted to give up and be free from this insane schedule, and I doubted that retreating from the world for one whole month to do “just reading and praying” could be fulfilling for anyone. My reaction was echoing my greatest fear in life: becoming enslaved to my agenda, being unable to pray whenever I desire or feel the need to, bridle my spirituality and confine it in-between the limits of a dogma or a rite.

Then I realized that I was maybe too severe when approaching the situation: on one hand I was setting the bar too high, and one the other hand I was lacking flexibility. I had given up all my regular activities to sit most of the day and read; surely it was enriching but at the end of the day, I wasn’t feeling closer to God, nor did I have the impression that my day had been of any use to anyone. I rushed through a basic and unappealing dinner, which I considered as a necessity more than a celebration, whereas I usually love cooking as much as eating. I absolutely wanted to keep away from heat and tiredness, so I stayed inside my apartment… but I live on my own so I didn’t even have the joy of sharing dinner with my family or friends. So on the fifth day, I started by reading the Qur’an for a while, but then I did the washing, the cleaning, the ironing, I cooked for several hours and I even got some time to visit a friend. Believe me, from this day on, I felt much better, at peace and less frustrated. I was less bothered by the prayer schedule. And I started to enjoy the experience, wishing it tocontinue.

Une expérience de Ramadan - Deuxième Partie

Le début de la période de jeûne fut un peu difficile : j’ignorais ce qui m’attendait et donc je manquais de préparation. Je n’avais pas prévu de commencer le jeudi de l’Ascension, mais… au cours d’une promenade vers midi, j’ai soudainement décrété que ce jour serait celui où je commencerais mon jeûne. Bien évidemment, je n’avais pas assez mangé le matin, pensant me rattraper à midi, et il faisait vraiment chaud. Mais mis à part l’estomac qui criait famine, c’était agréable de passer l’après-midi à lire des textes en rapport avec la religion ; prier à heures fixes m’a semblé plutôt amusant. Hélas, ce soir-là j’ai commis l’erreur de débutante de manger trop lourd et ma nuit fut affreuse ; j’ignore même si j’ai fini par m’assoupir, mais de toute manière je devais me lever tôt pour le repas du matin.

Cette deuxième journée de jeûne fut de loin la plus éprouvante : à cause de la fatigue, je me suis battue avec une migraine qui ne m’a lâchée que le soir quand, de guerre lasse, j’ai pris un cachet. Je m’étais forcée à manger copieusement le matin afin de prendre de suite les bons réflexes, mais au sortir de table j’avais une vague nausée. Finalement, le malaise s’est passé en allant marcher au parc à la fraîche. J’ai poursuivi mes lectures, mais pas aussi assidûment que la veille car j’avais un rendez-vous au dehors (et de nouveau il faisait chaud…). En rentrant, j’ai eu le grand bonheur de découvrir dans ma boîte aux lettres la nouvelle traduction du Coran que j’attendais [pour mémoire, celle de Mohammed Chiadmi]. J’étais trop fatiguée pour l’ouvrir de suite mais je me promis de commencer à la lire dès le lendemain. En revanche ce jour-là, j’ai manqué zuhur (jétais en ville) et totalement oublié asr et maghrib ; aussi ai-je décidé de mettre une alarme sur mon téléphone pour les jours suivants.

Le troisième jour, les choses ont commencé à s’améliorer : la nuit n’ayant pas été très longue, j’étais encore fatiguée mais je me sentais reprendre des forces, la migraine avait disparu et le ciel voilé avait amené un peu de fraîcheur. J’ai commencé à dévorer le Coran en commençant par les nombreuses explications historiques et théologiques présentes dans cette édition, puis en prenant les sourates, non pas dans leur ordre de classement, mais dans celui de leur révélation. Cela me semblait logique pour mieux comprendre l’évolution de la Révélation, et judicieux dans la mesure où il est important de replacer chaque texte dans son contexte. En lisant les sourates dans l’ordre chronologique, j’évitais les allers-retours dans le temps et les inévitables confusions. En général, les sourates révélées à La Mecque (soit avant l’Hégire) sont courtes ainsi que leurs versets, et se situent donc vers la fin de l’ouvrage (les sourates sont classées par ordre de taille décroissante, à l’exception de la première, la fatiha, que l’on nomme aussi l’ouverture). J’ai beaucoup apprécié cette lecture, et y ai consacré quelques heures le quatrième jour. En revanche, je n’ai pas aimé prier aux heures fixées : pour zuhur, l’alarme a retenti alors que j’étais en pleine lecture d’une sourate ; pour asr, je n’arrivais pas à me prier avec mon cœur (je n’avais tout simplement PAS envie de prier à ce moment-là) ; maghrib m’a surprise alors que je mettais la table, mais cette fois la prière est venue plus facilement.

Le bilan des quatre premiers jours s’est avéré mitigé. L’absence de nourriture ne me dérangeait pas, même si je ressentais la faim avec plus ou moins d’intensité suivant l’heure ; il faut dire que cela m’arrive de temps en temps de sauter le repas du midi lorsque je suis en phase d’écriture ou que j’ai une réunion. Il me restait une appréhension liée à la fatigue accumulée, mais je me rendais compte parallèlement qu’en dépit d’une nuit blanche et de nuits un peu courtes, je me sentais bien. En revanche, respecter le rythme imposé me déplaisait au plus haut point, et je retrouvais la sensation d’étouffement que j’avais ressentie lors de ma retraite au monastère bouddhiste, avant d’avoir trouvé mes marques. Même si une voix en moi me poussait à essayer encore, spirituellement je me sentais frustrée et chaque soir, je me demandais pourquoi j’avais décidé de faire ce jeûne, dans la mesure où je ne voyais pas beaucoup de différence avec les heures que je passe en temps normal à lire ou écrire en rapport avec la religion. J’avais envie d’arrêter et de reprendre ma liberté, je ne comprenais pas comment on pouvait s’estimer heureux d’avoir à se mettre en retrait de la sorte pendant un mois entier. Car voilà bien ma grande crainte : ne plus être libre de mon emploi du temps, ne plus pouvoir prier quand j’en ressens l’envie ou le besoin, brider ma spiritualité et l’enfermer entre les limites d’un dogme ou d’un rite.

Puis j’ai réalisé que mon approche de la question était sans doute trop sévère, que d’un côté je mettais la barre trop haut et de l’autre, je manquais de flexibilité. J’avais abandonné toutes mes activités habituelles pour rester assise à lire, c’était certes enrichissant mais je n’avais pas plus l’impression de m’être rapprochée de Dieu que d’avoir fait quelque chose d’utile de ma journée. En parallèle, j’expédiais le repas du soir que je jugeais purement utilitaire, alors que depuis toujours j’aime autant cuisiner que manger. Vouloir me préserver à tout prix de la fatigue et de la chaleur n’était pas forcément une bonne idée, d’autant plus que je vis seule et que vu l’incongruité de ma démarche, je n’avais même pas le bonheur de rompre le jeûne au sein d’une communauté. Alors, le cinquième jour, j’ai longuement lu le Coran mais aussi, j’ai fait la lessive, le ménage et le repassage, j’ai passé plusieurs heures à préparer des plats attrayants pour la semaine, et j’ai trouvé du temps pour rendre visite à un ami. A partir de là, je me suis sentie beaucoup mieux, plus en paix et moins frustrée. Les horaires de prières ne me dérangeaient plus autant. Et j’ai eu envie de poursuivre ce beau voyage.

mardi 30 mai 2017

Ramadan experience - Part I

Ramadan started a few days ago. This month of fasting and prayer is very important for the Muslim communities everywhere in the world, and many believers were looking forward to starting the fasting.

In the religious sphere, I’m usually reluctant to follow rituals, especially when they consist in orders and rites you must follow by the book OR you won’t please God anymore and the gates of Paradise will definitely close in front of you. However, for long years I have been listening to my Muslims female friends saying that fasting for Ramadan was a wonderful spiritual experience, which enabled them to transcend the daily life activities (such as eating, drinking, making money and so on) and grant themselves some very special moments with God and other believers. Since a long time, I was entertaining the dream to join them on their spiritual journey and this year I decided to take action. But first, I needed to adapt the journey to my own capabilities and expectations.

Until today I gave up every year the idea to engage into fasting because I was afraid not to be able to overcome some obstacles, mainly linked to the short duration of the night in Europ during Summer and the associated perturbation of the sleep. If you want to pray five times a day1 (not limited to Ramadan period by the way), you’ll have indeed to wake up at 4:30 during Summer for Subh (prayer at dawn) and go to bed after 23:30 after Isha (prayer at dusk), whilst carrying on the daily routine of work, home and family tasks. I really admire the construction workers I saw in Middle-East, who were anxious to fast by the book in spite of extreme climatic conditions.

You could say that it’s possible to go back to bed after Subh or to get up for Isha, and you would be right; however not everyone has the capacity to fall asleep again after waking up, standing and bowing. You’ll maybe answer then that you just need to be exhausted to fall asleep; maybe you can, but believe me, for some people, being exhausted just makes things worse: they’ll be on edge until they collapse, and they are at that time much more than just “exhausted” (I’ve been there). I know some people who prefer to eat only once a day during Ramadan - usually dinner, after Maghrib (prayer at sunset) - in order to spare a few moments of sleep in the morning; it looks smart but they’ll go to bed with a full stomach, sleep poorly, then start the next day on an empty stomach.

It occurs to me that the main goal of a whole month of fasting and prayer is to free oneself from his regular preoccupations or temptations in order to get closer to God; in other terms, to show some modesty and humility and to focus on what is really important. Fasting doesn’t aim at damaging people’s health or bringing them to wander on the streets like a zombie not able to find the way home. I’m always sad when I read that during Ramadan, there are more car accidents or altercations in some places because people get angry with hunger, tiredness or heat. It also saddens me when some Muslim friends tell me they gave up fasting because dehydration and tiredness had triggered persistent migraines they couldn’t get rid of. Do we really have to suffer that much to enjoy special moments with God? Are our prayers deeper and holier when we’re starving, have a strong headache and feel exhausted? I’m not so sure.

So I decided to fast, maybe not the Muslim way, but still; to dedicate one whole month to prayer and fasting, at my pace, while taking into account the limitations from my body (which may be extended if I notice that everything’s fine) and the extreme fragility of my sleep. I’ll fast during the day, I’ll get nourishment from spirituality instead of food, but in the meantime I’ll make sure I still get enough hours of sleep and that I will respect a reasonable gap between dinner and bedtime. More practically I decided to adopt the schedule used in Middle-East (a 14 hours fast) instead of the one used in France (a 18 hours fast), that way I can pray five times and still dedicate several hours each day to spirituality. And why not? Didn’t the Revelation take place in Middle-East?

After a long reflection on whether I should read the Bible or the Qur’an during fasting, I decided for the Qur’an. The choice of the Bible wasn’t idiotic in substance: after all, I’m a Christian, and these past months, I had been reading many exegetic studies and predications. So the perspective to go deeper and deeper in my own spirituality seemed enchanting. Unfortunately I discovered that the Bible isn’t fit for a continuous recitation or reading, whereas the Qur’an is “designed” to be recited. So I decided to read the Qur’an, and I hope to be able to complete the reading within the month. But first I had to purchase a new translation: until now I had only read some chapters (sûra) but the translation1 was so literal that even the general idea was very difficult to understand. Thanks to the advice of enlightened Muslims, I got another translation2, easier to understand because it takes into account the specificities of French (and not only those of Arabic) and includes the exegesis of the greatest Muslims commentators. Don’t think I’m lazy! At home I have several books by Ibn Kathir and even the Sahih Al Boukhari, however, when reading a text for the very first time, I’m not willing to consider right away all the comments and notes related to the meaning of each of the words in each of the sentences.

So during Ramadan, I’ll make my best to write one article every week, or every ten days, to describe the evolution of my state of mind, psyche and body. I already suspect that this experimence will be rewarding. As I started fasting last Thursday, two days early, next article should normally be issued before the end of the week.


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1Praying five times a day (salât) is one of the pillars of Islam. The prayers are the following:
Subh or Fajr (dawn)
Zuhur (noon)
Asr (afternoon)
Maghrib (sunset)
Isha (dusk)
Islam has five pillars: chahada (Muslim profession of faith), salât, zakât (charity), hadj (pilgrimage to Mecca) and fasting (sawm) during Ramanda.
2This translation has been performed by Pr. Mohammed Hamidullah, who explained in his introduction that he was totally aware that the translation wasn’t elegant, but he aimed at staying close to the style of original text and to Arabic.
3This translation has been performed by Mohammed Chiadmi.

Une expérience de Ramadan - Première Partie

Il y a quelques jours à peine a débuté le Ramadan, un mois de jeûne et de spiritualité au sein de la communauté musulmane installée de par le monde, événement que beaucoup de croyants attendaient avec impatience.

Je suis d’ordinaire réticente à suivre une pratique religieuse lorsqu'elle se décline sous forme de rituels et d’injonctions qu’il convient d’observer sous peine de ne plus « plaire à Dieu » (ou de voir se fermer les portes du Paradis). Mais depuis longtemps, j’entends mes amies musulmanes dire que faire Ramadan est une très belle expérience spirituelle, qui permet de transcender ses préoccupations quotidiennes (manger, boire, faire de l’argent etc.) pour s’octroyer des moments de rencontre avec Dieu et avec autrui. Depuis longtemps, je caresse le désir de les accompagner sur ce chemin et cette année, j’ai décidé de passer aux actes, non sans m’être au préalable approprié la démarche.

Si jusqu’à aujourd’hui, j’ai chaque année fini par renoncer au jeûne, c’est parce que j’étais habitée par la crainte de ne pas réussir à surmonter certains obstacles, principalement liés à la durée de la nuit en période estivale et à la perturbation du cycle de sommeil associée. En effet, si l’on tient à effectuer les cinq prières quotidiennes1 (et cela n’est pas valable uniquement pendant le mois de Ramadan) il faut en été se lever autour de 4h30 pour Subh (la prière de l’aube) et se coucher après 23h30, après la prière d’Isha (la prière de la nuit). Et ce, indépendamment de la charge de travail ou des obligations de la journée ; j’ai d’ailleurs une admiration profonde pour les ouvriers des travaux publics que j’ai croisés au Moyen-Orient et qui tenaient à jeûner « dans les règles de l’art » en dépit de conditions climatiques extrêmes.

Il est évidemment possible de se recoucher après Subh ou de se relever pour Isha, mais il faut parvenir à se rendormir ensuite, ce qui est loin d’être gagné ; certains objecteront qu’il suffit d’être complètement épuisé pour dormir ; ce qui est peut-être vrai pour certaines personnes, mais pour d’autres, l’effet est inverse : plus elles sont fatiguées, plus les nerfs sont à vif et moins elles arrivent à dormir, jusqu’à ce qu’elles s’écroulent dans un état qui est plus qu’un simple épuisement. J’ai connu aussi des gens qui préféraient ne faire qu’un seul repas durant Ramadan, en général celui du soir après Maghrib (la prière de la fin de journée), pour profiter le matin d’un peu de sommeil en plus ; la difficulté associée est que le sommeil ne sera pas réparateur si l’estomac est trop chargé et qu’a contrario l’on commencera la journée le ventre vide.

Il me semble que l’objectif principal d’un mois de jeûne et de spiritualité est de laisser de côté ses passions pour avancer dans son cheminement vers Dieu, en d’autres termes faire montre d’un peu de sobriété et de se concentrer sur l’essentiel. Le but du jeûne n’est absolument pas de se détruire la santé ni d’errer entre son travail et son domicile comme un zombie incapable de retrouver sa route. Cela m’attriste de lire qu’en période de Ramadan, il y a une hausse des accidents de la route ou des rixes dans certains endroits parce que les gens sont « énervés » par le jeûne, la fatigue ou la chaleur. De même, qu’entendre des amies musulmanes me dire qu’elles avaient renoncé au jeûne car la déshydratation associée à la fatigue déclenchait chez elles de terribles migraines. Sommes-nous obligés de nous flageller pour goûter des moments privilégiés avec Dieu ? Prie-t-on vraiment mieux quand on crève de faim et de soif, que l’on a mal au crâne et que l’on se sent épuisé ? Je ne crois pas.

J’ai donc décidé, non pas de « faire Ramadan » dans son sens généralement admis, mais de consacrer un mois au jeûne et à la prière, à mon rythme, en tenant compte de mes capacités physiques et de la fragilité de mon sommeil. Jeûner la journée bien entendu, et nourrir mon  âme plutôt que mon corps, mais conserver un minimum d’heures de sommeil consécutif et m’assurer de ne pas me coucher l’estomac lourd. J’ai par conséquent décidé d’opter non pas pour les horaires de jeûne en vigueur en France (ce qui correspondrait à une période de jeûne de 18h) mais sur ceux en vigueur au Moyen-Orient (ce qui correspond à période de jeûne de 14h). Après tout, c’est là-bas que la révélation a été faite ! Cet arrangement me permet d’assurer les cinq prières quotidiennes et de consacrer plusieurs heures à la spiritualité.

Après avoir longtemps tergiversé sur le choix des textes à lire ou réciter pendant cette période dans la mesure où j’avais commencé à me plonger dans l’exégèse de la Bible et que j’avais envie de continuer (et puis tout simplement parce que je suis chrétienne !) Mais je me suis vite rendue compte que la Bible ne se prête pas du tout à la récitation ou à la lecture continue ; je me suis donc lancée dans la lecture intégrale du Coran, dont je n’avais jusque alors jamais lu que des extraits et encore, dans une traduction tellement littérale2 que la compréhension en était malaisée. Sur les conseils avisés de musulmans français, je me suis procuré une traduction plus abordable3 car tenant compte des spécificités de la langue française (et pas uniquement de celles de la langue arabe) et intégrant les exégèses des plus grands commentateurs. Ce n’est pas que je sois forcément fainéante - je possède à la maison plusieurs livres d’exégèse d’Ibn Kathîr ainsi que le Sahih Al Boukhari - mais lors d’une prise de contact avec un texte nouveau, je ne souhaite pas forcément l’attaquer de suite avec des commentaires poussés sur le sens de chacun de ses mots.

Je m’efforcerai de rédiger un article chaque semaine, ou tous les dix jours, pour dresser un état des lieux physique, psychologique et spirituel, de ce que je perçois d’ores et déjà comme une expérience intérieure enrichissante. J’ai commencé le jeûne le jeudi de l’Ascension (mue par une envie soudaine), aussi le premier article devrait-il paraître dans les prochains jours.


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1Les cinq prières quotidiennes (ou salât) constituent l’un des piliers de l’Islam, et sont les suivantes :
  • Subh (l’aurore), aussi appelée Fajr (l’aube)
  • Zuhur (la mi-journée)
  • Asr (l’après-midi)
  • Maghrib (le coucher du soleil)
  • Isha (la tombée de la nuit)
Les piliers de l’Islam sont au nombre de cinq, parmi lesquels : la chahada (la profession de foi musulmane), la salât, la zakât (l’aumône), le hadj (le pèlerinage à La Mecque) et le jeûne (sawm) durant le mois de Ramadan.
2Il s’agit de celle du Pr. Mohammed Hamidullah, qui a déclaré à son sujet : « Notre humble traduction n’est pas élégante, nous en sommes conscient nous-mêmes plus que quiconque, mais notre but principal a été d’être fidèle, du plus près possible, à la langue arabe et au style du Coran. »
3Il s’agit de la traduction réalisée par Mohammed Chiadmi.